I. Le rêve brisé : Mélenchon et le graal de l’électorat ouvrier
Il existe, dans la tradition de la gauche française, une obsession fondatrice : conquérir la classe ouvrière. Non pas seulement l’obtenir comme soutien électoral, mais l’incarner, la représenter, être son porte-voix historique. C’est le rêve de tout homme politique socialiste et c’est le rêve de Jean-Luc Mélenchon.
Pendant des décennies, il a tout mis en scène pour y parvenir. Le verbe tonnant, le tribun populaire, le costume de l’indigné qui parle au nom des oubliés.
Mais la classe ouvrière a rendu son verdict. À chaque élection significative, l’électorat ouvrier s’est massivement reporté non pas sur Jean-Luc Mélenchon, mais sur Marine Le Pen. Ce n’est pas un accident, ni une anomalie passagère : c’est une tendance lourde, documentée, répétée. La France des usines et des zones pavillonnaires a choisi une autre voie que celle que lui proposait M.Mélenchon.
Ce rejet n’est pas anodin pour un homme de son tempérament. C’est une humiliation au sens profond du terme, non pas une simple défaite électorale, mais la négation de son identité politique tout entière. On peut perdre une élection et conserver son récit. Mais quand le peuple au nom duquel on prétend parler choisit délibérément d’aller ailleurs, c’est le récit lui-même qui s’effondre.
II. Le clientélisme comme mécanique politique : changer de base pour survivre
Faute de conquérir les ouvriers, il fallait trouver une autre clientèle. C’est ici qu’intervient le tournant stratégique : l’islam politique, les banlieues, l’identitarisme inversé. Non par conviction, mais par calcul de survie électorale.
La politique professionnelle obéit à une loi d’airain que les idéalistes refusent de voir et que les pragmatiques pratiquent sans jamais l’avouer : l’électorat ne suit pas l’idée, c’est l’idée qui suit l’électorat. Ou plus précisément : quand une clientèle se dérobe, le politique en cherche une autre et adapte son discours en conséquence
C’est exactement ce que Mélenchon a fait. Incapable de séduire durablement les ouvriers de Forbach ou de Denain, il a opéré ce que les analystes politiques appellent pudiquement une ‘recomposition de l’électorat’. En réalité, il s’agissait d’un changement de clientèle pur et simple.
La nouvelle base, il l’a trouvée dans les banlieues des grandes métropoles, dans les communautés issues de l’immigration extra-européenne, dans ce que certains appellent le ‘bloc minoritaire’. Une clientèle nombreuse, en croissance démographique, concentrée dans des circonscriptions qui peuvent peser électoralement, et surtout caractéristique décisive, une clientèle en demande de représentation politique.
Ce basculement n’a rien d’idéologique à l’origine. C’est une opération de reconquête territoriale sur l’échiquier électoral. Mélenchon n’a pas changé de conviction : il a changé de marché. Et pour séduire ce nouveau marché, il lui fallait adapter son produit, son discours, ses symboles, ses alliances et ses indignations sélectives.
C’est ainsi que se construisent, dans la politique professionnelle, ce que l’on croit être des idéologies mais qui ne sont souvent que des rationalisations a posteriori de choix tactiques.
III. La preuve par ses propres mots : le Mélenchon de 2010 en contradiction avec le Mélenchon d’aujourd’hui
En 2010, Mélenchon défendait la laïcité et s’opposait au voile, qu’il jugeait dégradant pour les femmes. Ce passage en revue de ses contradictions flagrantes illustre que ce n’est pas la pensée qui a évolué, c’est l’audience ciblée.
Rien n’est plus révélateur en politique que de confronter un homme à lui-même. Les idées évoluent, diront les plus indulgents. Certes. Mais certaines évolutions sont trop soudaines, trop coïncidentes avec des intérêts électoraux, pour être prises pour de simples maturations intellectuelles.
En 2010, Jean-Luc Mélenchon tenait sur la question du voile islamique un discours d’une clarté désarmante. Il se revendiquait laïque non pas par habitude républicaine, mais par conviction profonde. Il considérait le port du voile non seulement comme contraire aux principes de la République, mais comme un traitement dégradant infligé aux femmes. Ce n’était pas une position de circonstance : c’était le Mélenchon qui se voulait hérité de la tradition socialiste et laïque française, celui qui avait grandi dans une culture politique où Jules Ferry et la séparation de l’Église et de l’État faisaient figure de conquêtes civilisationnelles.
Qu’est devenu ce Mélenchon-là ? Il a disparu. Progressivement, puis brusquement, les positions se sont inversées. La défense du voile est devenue un marqueur de la ‘lutte contre l’islamophobie’. Les militants islamistes sont devenus des alliés objectifs. Les femmes voilées sont passées du statut de victimes d’une pratique dégradante à celui de symboles d’une identité à respecter.
Cette volte-face n’a pas de justification intellectuelle sérieuse. Aucun argument philosophique nouveau n’est venu enrichir le débat. Aucune relecture des textes fondateurs de la laïcité n’a été proposée. Il s’est simplement avéré que la clientèle que Mélenchon convoite désormais est majoritairement favorable au port du voile et que s’y opposer aurait constitué un obstacle électoral rédhibitoire.
La contradiction est documentée, publique, irréfutable. Elle illustre, avec une brutalité didactique, ce que le clientélisme politique fait aux idées : il les consume, les retourne, les vide de leur substance pour en faire de simples instruments de séduction électorale.
IV. La haine comme symptôme : « tout blanc, tout moche » et le mépris de la France profonde
Il y a, dans le discours de Mélenchon ces dernières années, quelque chose qui dépasse le calcul politique ordinaire. Quelque chose qui ressemble à du ressentiment. Voire à de la haine.
La formule « tout blanc, tout moche » lâchée pour décrire une salle de meeting qui ne correspondait pas au visage multiculturel qu’il souhaite donner à la France est révélatrice à plus d’un titre. Elle n’est pas seulement une maladresse verbale. Elle dit quelque chose de profond sur le rapport que Mélenchon entretient désormais avec la France réelle, celle des villes moyennes, des campagnes, des quartiers pavillonnaires ainsi que cette France qu’il a rêvé d’incarner et qui l’a rejeté.
Ce mépris n’est pas politique au sens classique du terme. Il est émotionnel. Il porte la marque d’une blessure d’orgueil non cicatrisée. L’homme qui voulait être le tribun du peuple français tout entier se retrouve à insulter la France blanche et populaire parce que cette France ne l’a pas choisi. C’est la psychologie du prétendant éconduit qui finit par haïr celle qu’il n’a pas su conquérir.
Ce mécanisme est classique dans l’histoire politique. La frustration non digérée se transforme en ressentiment, le ressentiment en mépris, et le mépris en discours de haine déguisé en indignation. Mélenchon ne déteste pas la France parce qu’il a des convictions internationalistes : des internationalistes sincères, il en existe, et ils n’éprouvent pas le besoin de qualifier leurs compatriotes de ‘moches’. Il déteste la France parce que la France l’a placé derrière Marine Lepen.
Et c’est là que la mécanique politique rejoint la pathologie narcissique. L’homme ne distingue plus entre la France réelle et la France dont il rêvait. La première étant décevante pour lui, il se retourne vers ceux qui lui offrent la validation qu’il n’a pas trouvée ailleurs. Les banlieues qui l’acclament, les communautés qui voient en lui un protecteur, voilà ses « nouveaux clients ». Une clientèle de substitution, construite non sur des affinités idéologiques profondes, mais sur une réciprocité de besoins : il leur offre une voix, ils lui offrent une raison d’être.
V. La leçon politique : l’idéologie au service de l’ego
Le cas Mélenchon n’est pas une curiosité. C’est un exemple presque parfait des dérives que peuvent produire le système politique professionnel tel qu’il fonctionne en France.
Tocqueville l’avait compris avant tout le monde : la centralisation du pouvoir politique produit une classe d’hommes dont l’existence tout entière dépend de leur positionnement dans la hiérarchie du pouvoir. Ces hommes ne gouvernent pas pour servir, ils gouvernent pour exister. Et quand leur existence est menacée, quand la base électorale se dérobe, quand le rôle historique qu’ils s’étaient attribué se révèle inaccessible, ils sont prêts à tout y compris à trahir leurs propres idées.
Ce que Bastiat appelait ‘la spoliation légale’ a un équivalent dans le domaine des idées : la manipulation idéologique. Elle consiste à prendre des convictions qui étaient peut-être sincères à l’origine, à les vider de leur substance, à les recycler au service d’intérêts qui n’ont plus rien à voir avec elles. Mélenchon n’a pas fondé l’islamo-gauchisme en France par conviction philosophique. Il a adopté un registre discursif qui lui permettait de recomposer une base électorale après avoir échoué à conquérir celle dont il rêvait.
Personne n’a forcé Mélenchon à réécrire ses convictions. Personne ne l’a contraint à troquer la laïcité contre les suffrages des banlieues, ni à déverser son mépris sur la France « populaire » qui avait eu l’insolence de ne pas le choisir. Ce sont ses choix lucides, calculés, assumés. Des choix d’homme politique professionnel pour qui l’accès au pouvoir prime sur toute autre considération, y compris la cohérence intellectuelle, y compris la dignité.
L’islamo-gauchisme dont il est l’un des principaux architectes en France n’est pas né d’une réflexion philosophique. Il est né d’une frustration. C’est là sa nature profonde, et c’est pourquoi il est si fragile intellectuellement : construit non sur des idées mais sur un ressentiment, il ne tient que par la force d’un ego qui refuse d’admettre sa défaite. Jean-Luc Mélenchon a choisi un discours prônant l’anti France pour rester dans le jeu. C’est son choix.
