Comparer la politique à du théâtre est devenu une chose admise, au vu de ce qu’est devenue la Ve République. Dans cette optique, le cas de Jean-Marie Le Pen est intéressant, par le rôle qu’il a incarné tout au long de sa carrière. Notre thèse tient en une phrase : Le Pen n’a pas seulement subi le rôle de « méchant » que ses adversaires lui ont attribué, il l’a accepté, cultivé et exploité. Il avait besoin de ses adversaires pour réaliser de bons scores, comme ses adversaires avaient besoin de lui pour se faire élire. Une manipulation à double sens, où chacun tient sa partition.
Une réalité inversée
Jean-Marie Le Pen est souvent associé à la France de Pétain, qu’il n’a pourtant jamais côtoyé, contrairement à François Mitterrand. Selon son propre récit, M. Le Pen a même tenté d’entrer dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, il aurait été refusé car trop jeune, un refus qu’il a mal vécu. Il est surprenant de voir comment la réalité a été inversée par l’ensemble de la classe politique et des médias : Le Pen, présenté comme pétainiste alors qu’il cherche à rejoindre la Résistance à l’âge de 16 ans, tandis que Mitterrand est présenté comme un homme salvateur, sans que l’on rappelle qu’il a fréquenté Pétain et reçu l’ordre de la Francisque des mains du maréchal*. Si l’on ajoute à cela son soutien à René Bousquet face à la justice française**, le tableau est peu flatteur.
Pour expliquer cet inversement, il faut s’intéresser à l’objectif principal de Jean-Marie Le Pen qui n’est pas de remporter des élections majeures préfèrant jouer la provocation, en acceptant le rôle de méchant attribué François Mitterrand entre autre. Ce rôle lui a toutefois permis de se faire connaître et de progresser sensiblement dans ses scores électoraux. Jean-Marie Le Pen ne voulait pas le pouvoir : ses propos et ses actes volontairement provocateurs sont incompatibles avec une quelconque ambition présidentielle. On le voit d’ailleurs à son visage au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2002 : il semble choqué de découvrir la médiocrité de ses adversaires, qui lui permet d’arriver deuxième avec près de 17 % des voix. Oui, il peut se permettre des déclarations outrancières et se retrouver quand même au second tour d’une élection présidentielle !
Un goût prononcé pour la provocation
Le goût prononcé de Jean-Marie Le Pen pour la provocation pourrait traduire une certaine aigreur, non pas à l’égard des reproches de ses adversaires (qui le satisfaisaient), mais à cause de son parcours militaire : en tant que soldat, il a connu les défaites d’Indochine et d’Algérie. Il s’engage en politique après la défaite d’Indochine et est élu député à 27 ans aux côtés de Pierre Poujade. Ses débuts sont remarqués, sans calembours : la provocation est plutôt légère à cette époque. Il abandonne son siège de député lors du conflit algérien, auquel il prend part avec les parachutistes.
C’est après la guerre d’Algérie qu’il développe son côté provocateur. Ce tournant compte : l’ancien soldat revenu de deux guerres coloniales perdues comprend que, dans un système politique qui ne lui offrira jamais de place, le scandale est le seul moyen de se faire entendre. La provocation devient sa méthode.
On peut aussi penser qu’il éprouvait du plaisir à incarner un rôle de perturbateur, ce qui permet de comprendre des contradictions notoires dans son parcours : comment peut-on faire des blagues douteuses sur les juifs et fréquenter Régine***, tenter d’entrer dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et produire des disques faisant l’apologie du IIIe Reich ? Un homme sincèrement hanté par ses convictions aurait cherché à les rendre acceptables. Un acteur, lui, cherche la réplique qui fait réagir la salle. Les phrases les plus célèbres de sa carrière, le « point de détail » de 1987 et le « Durafour crématoire » de 1988, ont toutes eu le même effet : monopoliser l’actualité, mobiliser ses adversaires, et lui assurer une exposition qu’aucune campagne d’affichage n’aurait payée.
Mitterrand, ou la fabrique du méchant
Le premier à avoir compris l’intérêt de ce personnage est François Mitterrand. Au début des années 1980, Le Pen est marginal : en 1983, à Dreux, la liste du Front national obtient 16,72 % lors d’une élection municipale partielle et se rallie à la droite au second tour, premier signe que le parti pouvait peser. Le 13 février 1984, Le Pen est invité à L’Heure de vérité, l’émission politique phare de l’époque, regardée par environ 9 millions de téléspectateurs : c’est sa grande percée médiatique. Selon plusieurs témoignages et biographes, Mitterrand avait demandé dès 1982 que l’audiovisuel public donne davantage la parole au président du FN, au nom du pluralisme.
Vient ensuite la proportionnelle. En 1985, le pouvoir socialiste, annoncé battu, rétablit le scrutin de liste départemental à la proportionnelle pour les législatives de 1986. Résultat : avec 9,65 % des voix, le Front national obtient 35 députés. Pour la droite classique, c’est un cauchemar : elle doit désormais composer avec un parti qu’elle ne peut ni absorber ni ignorer. Pour la gauche, c’est la garantie d’une droite divisée et d’un groupe socialiste préservé.
Pour être honnête, les historiens débattent de la portée de cette « stratégie du Front fort ». Certains chercheurs jugent qu’on a surinterprété ces décisions, qu’aucune stratégie d’ensemble n’a été mûrie et que la proportionnelle figurait déjà parmi les propositions de 1981. Mais la thèse du « méchant utile » n’exige pas un plan machiavélique : il suffit que chacun ait trouvé son intérêt dans l’arrangement. Mitterrand a trouvé un épouvantail qui divisait la droite ; Le Pen a trouvé une tribune et des électeurs. Dans les deux cas, personne n’a cherché à refermer la parenthèse. Mitterrand lui-même, interrogé en 1988 sur la proportionnelle, a contesté tout lien avec la montée du FN : les intéressés ne reconnaissent jamais ce genre d’arrangements.
2002 : le méchant utile à Jacques Chirac
La scène la plus parlante reste le 21 avril 2002. Jacques Chirac, président sortant, réalise au premier tour le plus faible score jamais obtenu par un chef de l’État candidat à sa réélection : 19,88 %. Lionel Jospin, avec 16,18 %, est éliminé pour moins de 200 000 voix, au profit de Le Pen (16,86 %), dans un contexte de gauche éclatée sur huit candidatures et de forte abstention.
Le second tour met alors face à face un président affaibli et le « méchant » idéal. Chirac refuse tout débat d’entre-deux-tours, une première depuis 1974, et il est réélu avec plus de 82 % des voix, le plus grand écart de la Ve République. Le Pen, lui, n’obtient qu’environ 17,8 %, à peine plus qu’au premier tour. Le résultat est celui que l’on pouvait prévoir : un président fragile se retrouve plébiscité sans avoir à défendre son bilan. Le front dit « républicain » a rendu à Chirac une légitimité que ses propres électeurs ne lui avaient pas accordée.
Et Le Pen ? Il a atteint le second tour de l’élection présidentielle sans jamais avoir eu à gouverner, ni à bâtir un programme crédible, ni à s’adapter. Sa défaite, aussi lourde soit-elle, ne remet pas en cause son rôle : elle le confirme.
Un parti controversé
Parmi les soutiens de Jean-Marie Le Pen, on trouve de nombreux militants violents, violence qu’il a tendance à revendiquer, ce qui renforce son rôle d’agitateur plus que celui d’un chef d’État crédible. Le Front national, parti qu’il dirige dès sa fondation en 1972, est à l’image de son dirigeant : son positionnement controversé fait polémique dès le départ, puisqu’il est constitué à la fois d’anciens résistants et de collaborateurs de l’occupant nazi.
Au fil du temps, on peut considérer que Jean-Marie Le Pen est devenu le méchant utile des politiques ambitieux, notamment ceux de « gauche », qui voient en lui un bon moyen de diviser « la droite ». Premier bénéficiaire, François Mitterrand, qui, en fin calculateur, avait parfaitement compris que Le Pen lui était utile pour renforcer son pouvoir et briguer un second mandat. Le Pen constituait pour Mitterrand un candidat intéressant : il pouvait réaliser un score assez important pour faire peur et diviser la droite, mais pas assez pour se retrouver au second tour. Il sera finalement encore plus utile à la réélection de Jacques Chirac en 2002.
Marine Le Pen : de la provocation à la présidentiabilité
Jean-Marie Le Pen transmet la direction du parti à sa fille Marine Le Pen, qui, à la différence de son père, ambitionne la présidence de la République. Il se verra exclu du parti par sa propre fille, qui œuvre à changer son nom. L’objectif de Marine Le Pen est d’être présidentiable : cette différence change profondément l’image et les idées que le parti doit véhiculer, et c’est dans ce sens qu’elle fait évoluer le Front national, qui devient ainsi le Rassemblement national.
Cette rupture est la preuve par l’absurde de notre thèse. Pour que le parti puisse prétendre au pouvoir, il fallait se débarrasser du rôle de méchant, donc du père. Tant que Jean-Marie Le Pen dirigeait le FN, le parti était un instrument de protestation et de division adverse. Dès qu’il s’est mis en position de gagner, il a dû abandonner ce qui avait fait son succès.
Un système qui a besoin d’épouvantails
L’histoire de Jean-Marie Le Pen est celle d’un système où l’on s’affronte en apparence pour mieux s’entendre sur l’essentiel : conserver ses places. Le Pen a joué le méchant parce que cela lui rapportait de la visibilité, des voix et une rente politique de quarante ans. Ses adversaires l’ont désigné comme tel parce que cela leur évitait de débattre du fond, de défendre leur bilan, ou de répondre aux questions que ses électeurs posaient, que l’on partage ou non ses réponses. Chacun avait besoin de l’autre.
La leçon dépasse le cas Le Pen. Quand une élection se transforme en « barrage », l’électeur n’est plus invité à choisir un projet, mais à se prémunir d’un épouvantail. Tant que la vie politique française reposera sur ce théâtre, les citoyens resteront spectateurs, et la question des institutions, de leur centralisation et de l’éloignement des élus, ne sera jamais posée.
* L’attribution de la Francisque exigeait un engagement solennel (« Je fais don de ma personne au maréchal Pétain… ») et le parrainage par des membres influents du régime de Vichy, présidé par Pétain.
** René Bousquet, haut responsable de la police de Vichy, devait être jugé pour avoir participé à l’organisation de la rafle du Vel d’Hiv.
*** Régine, de son vrai nom Régina Zylberberg, est une chanteuse, actrice et femme d’affaires franco-belge de confession juive.
