En 2017, Emmanuel Macron s’est présenté comme l’homme du dépassement des clivages, celui qui allait réconcilier la France avec l’efficacité économique et la liberté d’entreprendre. « Ni de droite ni de gauche », disait-il. Neuf ans plus tard, son bilan raconte une tout autre histoire : celle d’un pouvoir qui, quelle que soit l’étiquette qu’il se donne, a reconduit et parfois aggravé le vieux réflexe français de la dépense publique et de la centralisation.

Gilets jaunes : la réponse qui en dit long
La crise des Gilets jaunes de 2018 est un cas d’école. Le mouvement est né d’une demande simple : ne pas alourdir la fiscalité sur le carburant, et plus largement desserrer l’étau des prélèvements sur les salaires. Le gouvernement a bien annulé la hausse de la taxe carbone mais la réponse structurante, celle sur laquelle a reposé l’essentiel des « 100 euros » promis par le président le 10 décembre 2018, n’a pas consisté à baisser les charges sur les salaires. Elle a consisté à revaloriser et étendre la prime d’activité, une allocation versée par les caisses d’allocations familiales à plus de cinq millions de foyers.
Le choix n’est pas anodin. Baisser les charges patronales ou salariales revient à laisser l’argent dans l’économie réelle, entre l’employeur et le salarié, sans détour par l’administration. Étendre une prime versée par un guichet public revient à faire passer chaque euro redistribué par un circuit administratif et à faire de l’État, une fois de plus, le point de passage obligé entre le travailleur et son propre pouvoir d’achat. On peut y voir un choix de facilité budgétaire à court terme ; on peut aussi y voir la reconduction d’un réflexe plus profond, celui qui consiste à répondre à toute colère sociale non pas en réduisant l’emprise de l’État sur les revenus, mais en créant un nouveau guichet d’aide visant à entretenir chez les Français le sentiment qu’ils ne peuvent obtenir du pouvoir d’achat que par l’intermédiaire de la puissance publique, jamais en dehors d’elle. C’est une différence de philosophie majeure avec une réponse pragmatique, qui aurait consisté à rendre du revenu directement disponible plutôt qu’à faire grossir encore l’administration chargée de le redistribuer.
Le « quoi qu’il en coûte » : une générosité qui a un destinataire
Le même schéma se retrouve, à une tout autre échelle, dans la gestion de la crise sanitaire. Le « quoi qu’il en coûte » a été présenté comme une politique de protection sans distinction mais dans les faits, l’essentiel des dispositifs d’urgence (chômage partiel, aides aux entreprises, prêts garantis) a surtout consolidé le sentiment, particulièrement fort chez les générations les plus âgées, que l’État reste le rempart ultime contre toute difficulté. Ce n’est pas un hasard si les retraités ont figuré parmi les publics les plus rassurés par cette communication : c’est aussi la tranche d’âge qui vote le plus, alors que les jeunes générations, davantage exposées aux conséquences budgétaires de long terme de cette politique, se mobilisent structurellement moins dans les urnes.
Le coût de cette générosité de circonstance ne disparaît pas : il se transforme en dette, donc en impôts et en charges futurs, supportés par des générations qui n’ont pas voté la dépense et qui ne l’ont pas nécessairement approuvée. Que cette dynamique soit ou non délibérément calculée par ceux qui la mettent en œuvre est un débat qui dépasse le cadre de cet article ; ce qui est vérifiable, en revanche, c’est le résultat : une dette record concentrée sur les générations futures, et un lien de dépendance à l’aide publique qui, année après année, se renforce plutôt qu’il ne se résorbe.
Le vrai clivage n’est pas celui qu’on croit
C’est là que la formule « socialiste comme les autres » prend tout son sens. Le clivage structurant de la vie politique française n’oppose pas une droite à une gauche : il engendre une opposition de façade, depuis des décennies, un establishment jacobin de droite comme de gauche qui au fonds n’ont aucun intérêts à ce qu’un système démocratique soit appliqué. Sur cet axe-là, la présidence Macron n’a rien renversé. Elle a géré, avec un vocabulaire différent, le même modèle centralisé et dispendieux que ses prédécesseurs.
Ce n’est pas seulement une affaire de personne, mais de structure : tant que le pouvoir de lever l’impôt et de décider de la norme restera concentré à Paris (pouvoir qui lui même soumet sa souveraineté à Bruxelles depuis le traité de Maastricht), aucun dirigeant n’aura les moyens institutionnels de rompre durablement avec cette pente. C’est précisément ce diagnostic qui fonde la proposition de refonte régionale portée par Cincinnatus : rendre au local ce que le jacobinisme, sous toutes ses étiquettes, continue de lui refuser.
Le « Bilan Macron »
Une dépense publique qui n’a jamais reculé
C’est le paradoxe central du quinquennat prolongé : un président élu sur un programme de rupture qui laisse un pays où la dépense publique atteint 57 % du PIB, plaçant la France au deuxième rang européen derrière la seule Finlande, très loin devant l’Allemagne (autour de 50 %) et la moyenne de la zone euro (proche de 49 %). L’écart avec nos voisins ne s’est pas résorbé sous sa gouvernance : il s’est maintenu, voire creusé par rapport au début des années 2000.
Le déficit public a suivi la même trajectoire : plus de 5 % du PIB en 2025, une dette qui dépasse désormais 117 % du PIB. Aucun de ces chiffres ne relève de la fatalité climatique ou géopolitique seule, ils sont le produit de choix budgétaires répétés, gouvernement après gouvernement, tous issus de la même majorité présidentielle.
Un dirigeant réellement engagé dans une logique fondée sur le bon sens aurait cherché, au fil des années, à faire converger la France vers le niveau de dépense de ses partenaires européens. Rien de tel ne s’est produit. Au contraire, chaque crise: gilets jaunes, Covid, inflation a été l’occasion d’un nouvel étage de dépense publique, rarement démonté une fois la crise passée.
Le réflexe de l’État-providence, jamais interrogé
Le « Quoi qu’il en coûte » n’était pas une parenthèse conjoncturelle : c’était la révélation d’un logiciel présidentiel où l’État reste, in fine, le seul acteur légitime pour répondre à toute difficulté économique ou sociale.
Les subventions aux entreprises elles-mêmes en sont l’illustration : leur part dans la dépense publique a doublé depuis le début des années 2000, signe non pas d’un recul de l’État dans l’économie, mais d’une nouvelle forme d’interventionnisme, où l’on subventionne le secteur privé plutôt que de lui laisser un cadre fiscal et réglementaire qui lui permettrait de se passer de perfusion.
