Sur les plateaux de télévision et dans les espaces de promotion médiatique, un rituel bien rodé semble s’imposer dès lors que le suffrage populaire bouscule les certitudes du show-business mainstream : celui de la componction morale et du désarroi théâtralisé. L’intervention d’Alexandre Astier, commentant la réélection de Donald Trump et la montée des forces nationalistes en Europe, illustre de manière éclatante cette mécanique. Entre soupirs appuyés, haussements d’épaules et lamentations générationnelles — « deux fois… d’où ça sort ? », la posture séduit l’intelligentsia médiatique tout en garantissant un brevet de respectabilité à bon compte.
Pourtant, derrière l’émotion affichée et le ton désabusé, un vide analytique vertigineux se dessine. L’artiste constate, s’effraie, s’indigne, mais refuse obstinément de poser la seule question qui vaille : pourquoi ? En réduisant les séismes électoraux contemporains à un conte pour enfants opposant de prétendus « méchants » à des électeurs crédules, le monde du spectacle s’enferme dans une indignation paresseuse et à sens unique, incapable d’interroger ses propres angles morts.
Le refus d’analyser le « pourquoi ? » : Du mépris de classe au sursaut populaire
La grille de lecture déployée face au phénomène Trump se résume à une simplification infantile : l’homme d’affaires serait un idiot dangereux — le genre d’individu capable d’évoquer l’ingestion d’eau de javel pour éradiquer le Covid-19 —, et ses électeurs ne formeraient qu’une masse naïve éblouie par sa communication publicitaire, persuadée que « c’est lui et ça ira mieux après ». Ce diagnostic condescendant évacue d’un revers de main la réalité sociale, économique et politique vécue par des dizaines de millions de citoyens.
Si l’on accepte de dépasser la caricature, le vote en faveur de telles figures politiques n’apparaît plus comme une adhésion aveugle à la personnalité de Trump, mais bien comme un acte de rupture et de rejet viscéral de ses adversaires. Les électeurs ont fait l’épreuve d’une caste dirigeante qui prétend incarner la « raison » et le « camp du bien », tout en affichant un mépris ouvert envers ceux qui n’adoptent pas ses modes de vie et ses préceptes culturels. Face à une opposition perçue comme hostile et indifférente au sort du peuple, le bulletin de vote devient un instrument de légitime défense : il ne s’agit pas forcément de croire que tout ira miraculeusement mieux, mais de sauver ce qu’il reste de dignité et d’exiger d’être enfin respecté.
Cette asymétrie de jugement révèle un profond deux poids, deux mesures :
| Critère d’évaluation | Le candidat contestataire (Trump) | Le pouvoir établi et ses représentants |
| Grille de lecture médiatique | Réduit à des provocations absurdes (l’eau de javel) et jugé intrinsèquement idiot et dangereux. | Présenté comme l’unique camp de la modération, du savoir et de la respectabilité morale. |
| Angles morts éludés | L’expression d’un refus massif de l’arrogance des élites et la volonté populaire de préserver sa dignité. | L’imposition d’un président manifestement diminué et sénile entre deux mandats, sans remise en question des intentions réelles. |
Prétendre juger la politique sous le seul prisme d’une « intelligence » décrétée par les plateaux, tout en ignorant délibérément les intentions destructrices et le bilan des tenants de l’ordre établi, relève au mieux de l’aveuglement, au pire d’une complaisance idéologique.
L’épouvantail commode : « Ils sont partout » et le vide argumentatif
Après avoir liquidé l’élection américaine, l’angoisse s’oriente vers l’Europe et la France. Mais là encore, la démonstration peine à dépasser le stade de l’incantation floue. L’avertissement se veut dramatique — « attention, ça arrive », « ils sont en Italie, ils sont partout », mais aucun nom n’est prononcé, aucune politique n’est examinée, aucun fait précis n’est mis sur la table. Évoquer l’Italie sans jamais nommer Giorgia Meloni ni analyser la réalité de son exercice gouvernemental permet d’entretenir un climat de panique morale sans avoir à se confronter au réel.
Pour pallier ce manque criant d’arguments, la rhétorique retombe sur son réflexe favori : l’amalgame historique paresseux. Affirmant avec aplomb que « c’est les mêmes », le discours met sur un pied d’égalité absolue les dynamiques politiques actuelles et le Front National des années 1980, alors décrit comme un groupuscule marginal à 3 % composé de nostalgiques de Pétain et de l’Algérie française dont on se contentait de se moquer.
Cette équivalence hâtive masque pourtant une vérité historique essentielle : le rôle du « méchant utile » façonné et instrumentalisé par le pouvoir. Jean-Marie Le Pen a en réalité accepté le statut que François Mitterrand, (lui-même fort bien accommodé du régime de Vichy à une époque où d’autres cherchaient à entrer dans la Résistance) lui avait assigné pour fracturer la droite classique. Ce rôle de provocateur permanent, multipliant les outrances délibérément incompatibles avec une quelconque ambition d’accéder aux responsabilités suprêmes, arrangeait parfaitement le prétendu « camp du bien ». On a d’ailleurs pu constater cette absence de volonté d’exercer le pouvoir à sa propre tête confuse au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Les mouvements d’aujourd’hui, qu’on les soutienne ou qu’on les combatte, ne s’inscrivent plus dans ce folklore de témoignage ni dans cette posture de paria marginal ; prétendre qu’il s’agit des « mêmes » et s’étonner de les voir désormais en couverture de Paris Match empêche précisément de comprendre les raisons de leur enracinement populaire.
« Pas élevé comme ça » : Quand le réflexe moral remplace la pensée politique
L’intervention d’Alexandre Astier a toutefois le mérite de la franchise lorsqu’elle met à nu les racines profondes de cette indignation. L’artiste finit par confesser lui-même la nature de son désarroi :
« Moi j’ai été aussi élevé dans le fait de dire que ces gens-là c’était juste dangereux en fait. C’était clair quoi. On touche pas à ça… Moi je suis pas élevé comme ça. Moi j’ai pas les armes pour ça. »
Cet aveu est capital. Il confirme que la panique exprimée ne résulte nullement d’une analyse socio-économique, géopolitique ou stratégique des fractures contemporaines. Elle procède d’un réflexe conditionné, d’une éducation morale « bien pensante » où l’on a appris par cœur que certaines idées étaient le Mal absolu, un péril identifié d’avance contre lequel on s’interdisait de débattre.
Mais lorsqu’un artiste déclare ne pas avoir « les armes », la question se pose : de quelles armes parle-t-il ? S’agit-il d’armes pour combattre un danger politique qu’il perçoit, ou tout simplement des outils intellectuels élémentaires nécessaires pour comprendre les aspirations d’une population désabusée et la direction que prend son pays? En restant prisonnier d’un tabou hérité du « on ne touche pas à ça », le monde intellectuel et artistique s’avoue incapable de saisir la réalité historique en mouvement et se réfugie dans la peur régressive.
L’indignation sélective : Le silence coupable face à la censure d’État
Le point culminant de cette posture d’estrade réside dans son asymétrie morale flagrante. Tandis que les figures du show-business s’inquiètent publiquement de périls lointains ou de fantômes du passé, leur vigilance s’éteint subitement dès lors que des atteintes directes au pluralisme se déroulent sous leurs yeux, au sein de leur propre pays.
Le cas de la suppression de la chaîne C8/D8 en est l’illustration la plus éclatante :
- La réalité des faits : L’arrêt programmé et la fermeture d’une chaîne majeure de la télévision française, motivés par la volonté d’éteindre l’émission populaire de Cyril Hanouna qui dérangeait ouvertement le pouvoir et bousculait les codes des salons parisiens.
- La réaction des artistes : Un silence quasi unanime, sans commune mesure avec l’effroi théâtral manifesté devant des bulletins de vote démocratiques.
- Le diagnostic : Une censure d’État bien réelle ne trouble en rien la conscience de ceux qui s’autoproclament pourtant gardiens de la démocratie et de la liberté d’expression.
Cette indignation à géométrie variable prouve que le combat mené n’est pas celui des libertés publiques, mais celui de la préservation d’un monopole culturel. Ce qui inquiète réellement le microcosme du spectacle n’est pas la disparition de la démocratie, mais la perte de son magistère moral sur le peuple. Ainsi, déballer les mêmes idées préconçues pour se donner bonne conscience permet d’avoir sa place au sein du show-business « respectable ».
Sortir du conte de fées binaire
Le public n’a plus que faire des leçons de morale dispensées depuis les loges de théâtre ou les studios d’enregistrement. Les peuples qui votent pour bousculer l’ordre établi ne sont pas des enfants égarés séduits par des « méchants » de fiction. Ils sont des citoyens lucides qui constatent l’échec d’un système à bout de souffle et l’arrogance d’une élite qui les méprise.
Tant que les figures du show-business refuseront de dépasser leurs réflexes conditionnés et leur sidération de façade pour affronter la question du pourquoi, leurs complaintes sur les plateaux de télévision n’apparaîtront que pour ce qu’elles sont : non pas des actes de courage intellectuel, mais le chant du cygne d’un monde privilégié apeuré par le réveil des réalités.
